Shenmue III – Notre test du jeu – Deuxième Partie

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Après notre premier test que nous vous invitons à lire ou à relire, voici comme promis un deuxième test sur Shenmue III, qui a été rédigé avec un autre angle d’attaque en évitant soigneusement les redites. Ce test a été écrit après avoir platiné Shenmue III et ses DLC, rejoué quelques heures à Shenmue I & II, lu vos retours, le tout entre deux parties de Judgment et de l’excellent A Plague Tale : Innocence.

Il est fortement conseillé de terminer le jeu avant de lire ce test.

Bonne lecture et n’hésitez pas à réagir de nouveau !

Trent

Retour sur un projet atypique

Le projet Shenmue III est un projet atypique. Sa renaissance en 2015 survint après des années d’attente qui marqua la fin d’un cheminement personnel de quatorze ans pour beaucoup de fans, empreint d’espoir ou de fatalisme, de peur que le destin de Ryo et de Shenhua ne se termine au fin fond de la grotte de Guilin… Chaque fan finalement a sa propre histoire liée à Shenmue. La mienne, vous le savez, c’est d’avoir pu vous partager ma passion depuis 2001 avec toute l’équipe de Shenmue Master. Durant toutes ces années, seuls les fans ont continué à y croire, Shenmue étant devenu un vrai sujet tabou pour SEGA of Japan, si ce n’est un fardeau (je vous invite à relire notre dossier sur l’historique de Shenmue III). On revient de loin, ce qui fait de Shenmue III un projet unique dans l’histoire des jeux vidéo.

Lorsque Shenmue III fut dévoilé par Yu Suzuki à l’E3 2015 au travers d’une campagne Kickstarter, nombreux furent les fans à ne pas hésiter à investir au-delà du raisonnable dans le financement du jeu et à participer à son succès, quand bien même les tous premiers visuels n’étaient pas à la hauteur des jeux modernes (et c’est un euphémisme). Ses caractéristiques laissaient entrevoir un jeu interactif à la « Telltale » loin de la richesse de Shenmue I & II. Je fais partie de ceux qui ont donné à l’époque une certaine somme sans garantie sur le résultat final parce que c’était la suite tant attendue de Shenmue II !

Avec le recul, on se rend compte que la tâche de Yu Suzuki était dès le début quasiment insurmontable. Idéalement, il fallait produire la suite et reprendre les principaux codes de ses glorieux aînés avec des moyens et un budget bien inférieur. Un défi ardu, car il fallait aussi accepter que les deux premiers Shenmue n’étaient plus aussi adaptés au monde moderne et donc trouver le juste équilibre entre l’héritage des premiers Shenmue et une touche de modernité permettant de se remettre au niveau des standards de la nouvelle génération. Au sein même de la communauté, il fallait pouvoir contenter à la fois ceux qui ont gardé un souvenir fort de l’ambiance intimiste de Dobuita dans Shenmue I et ceux qui ont préféré la grandeur de Hong Kong dans Shenmue II. Le tout en intégrant les éléments iconiques de la saga : les mini-jeux, les gashapons, les bornes d’arcade ou encore les chariots élévateurs. Et bien entendu, il fallait continuer l’histoire mais cela semblait évident.

Shenmue III ne bénéficia pas d’un budget énorme et même si celui-ci finit par atteindre les 20 millions de dollars (attention car 1) il s’agit d’une estimation et 2) il n’est pas dit ce qui est inclus exactement dans ce budget) grâce à l’arrivée de Deep Silver en 2017, deux ans après le début du développement, il ne faut pas oublier que les fondations de Shenmue III furent construites en 2015. Le scénario et la structure du jeu furent notamment écrits pour un jeu avec un budget deux fois inférieur et aux ambitions plus modestes. Même si Shenmue III a ensuite été développé en mode Agile pour prendre en compte l’augmentation du budget, dans le cas d’un développement d’un jeu vidéo, vous ne pouvez pas réécrire tout votre script ou refaire indéfiniment votre motion-capture, surtout si vous avez un budget limité. Yu Suzuki expliqua par exemple qu’il n’était pas prévu à l’origine que Maître Sun apprenne à Ryo un mouvement d’arts martiaux et que l’équipe alla au-delà de ses limites pour l’inclure dans la version finale.

La structure générale de Shenmue III, le scénario, la planification et l’ordonnancement des différentes scènes cinématiques, des événements, des combats et des quêtes ont été écrits en 2015, peu de temps après l’annonce du jeu.

On sait que ce nouveau budget fut utilisé pour améliorer ce qui était encore améliorable et donc développer la dimension open world de Shenmue III : le nombre de PNJ, d’échoppes, d’objets et d’éléments d’interaction furent alors considérablement revus à la hausse, notamment dans le village de Niaowu.

L’augmentation du budget n’empêcha malheureusement pas la disparition de Baisha, l’un des trois villages prévus à l’origine, dont le contenu semblait prometteur et nous aurait promis un final haletant.

Baisha, le troisième village disparu

Ce troisième village n’est pas présent dans la version finale et fut remplacé par le Vieux château à la fin de Shenmue III. Dans le script initial de Shenmue (La Légende d’Akira), Baisha fut écrit comme un chapitre à part entière (le chapitre V), faisant suite au chapitre IV nommé Guilin. Grâce aux trouvailles de Switch sur le forum de Shenmue Dojo, on a aussi appris qu’un écran de chargement du village de Baisha se trouvait sur le GD-ROM de What’s Shenmue, la démo jouable du premier Shenmue, contrairement à la ville de Niaowu, ce qui suppose aussi que cette dernière, malgré sa présence dans Shenmue III, ne devait pas faire partie de l’histoire à l’origine.

Selon Yu Suzuki, ce village devait montrer réellement l’essence de Shenmue III. C’est celui sur lequel il voulait faire le plus de choses en terme de game design, avec un nouveau concept qui s’éloigne un peu du concept initial de Shenmue. Lorsqu’on regarde de nouveau les objectifs de la campagne Kickstarter, on constate d’ailleurs que les premiers à atteindre concernent d’abord le village de Baisha, puis Niaowu et enfin le village de Bailu.

Il devait donc être le théâtre de mécaniques de jeu nouvelles qui n’ont finalement pas été incluses dans la version finale de Shenmue III :

  • Le Character Perspective System, avec la possibilité d’incarner d’autres personnages tels que Shenhua et Ren au cours d’une mission d’infiltration, avec leurs propres caractéristiques et en faisant ressortir les pensées des personnages. Vestige de cette fonctionnalité ou non, la fin de Shenmue III sur la grande muraille nous permet d’entendre successivement les pensées de Ren, Shenhua et Ryo.
  • Une phase d’infiltration et de siège d’une base ennemie, inspirée de l’époque des Trois Royaumes, en utilisant des stratégies de guerre typiques de cette période historique, comme le fait d’attaquer avec de l’eau ou du feu pendant le combat. Le principe aurait été de protéger ses alliés des attaques extérieures pendant que le joueur luttait contre des ennemis afin de prendre le contrôle d’un bâtiment. À noter que dans la version finale de Shenmue III il est possible d’acheter des livres ayant pour thèmes les Trois Royaumes dans certaines librairies de Niaowu.

Village de Baisha Infiltration

  • Cette base ennemie à infiltrer aurait été un QG des Chi You Men, un tulou, grande muraille circulaire de plusieurs étages que l’on trouve dans la province du Fujian, au Sud de la Chine. Yu Suzuki a d’ailleurs révélé lors de la conférence de Shenmue III au MAGIC 2016 avoir effectué quelques repérages là-bas en vue du développement de Shenmue III.

  • D’un point de vue scénaristique, Yu Suzuki avait révélé en 2015 « que l’endroit où se trouve le père de Shenhua et le miroir sont les mêmes », ce qui avait été confirmé par un schéma apparaissant sur le tableau d’une photo d’une actualité Kickstarter en 2016, dans lequel on peut voir que le tulou aurait très certainement été le théatre de combats contre les quatre chefs des Chi You Men (représentés par les quatre points cardinaux) afin d’accéder à une prison.
Baisha Plan
Source : https://www.shenmuedojo.net/forum/viewtopic.php?f=5&t=50149&start=30

  • De plus, la dernière interview de Yu Suzuki laisse clairement entendre son envie de faire un Shenmue IV qui se passe dans des zones confinées. On pourrait alors imaginer un tulou…

Lors de ces quatre années de développement, nous avons partagé avec vous sur Shenmue Master les actualités Kickstarter, les quelques errements de la communication autour du jeu et le dévoilement des premiers screenshots et vidéos, qui ont eu pour effet principal de nourrir un certain bashing injustifié autour du jeu par la presse et les joueurs qui n’ont justement pas vécu ce cheminement personnel autour de la saga Shenmue. Les bonnes surprises de la version finale, comme l’aspect technique, n’ont malheureusement pas permis de renverser l’opinion. Avec le recul, le teaser dévoilé lors de la Gamescom 2017 avec des animations faciales désactivées à la dernière minute a causé beaucoup de tort à l’image du jeu.

En tant que fan de Shenmue, je savais que je ne retrouverai pas l’excellence de Shenmue I & II, bien qu’une petite partie au fond de moi croyait encore possible que le génie de Yu Suzuki puisse faire un jeu unique en son genre et qui reprend toute l’essence de Shenmue avec des moyens pourtant limités. Je n’attendais pas un jeu avec les graphismes d’un AAA, innovant ou avec un contenu immense : j’attendais simplement la suite de Shenmue II. Je m’étais ainsi préparé à pardonner un jeu d’une qualité moyenne sous réserve d’avancées scénaristiques majeures.

Maintenant que le jeu est sorti et que j’ai pu le terminer à plusieurs reprises, je peux définitivement dire que Shenmue III est un jeu qui m’a autant émerveillé que frustré, tout en reconnaissant que Yu Suzuki et son équipe ont fait de leur mieux par rapport aux contraintes de budget et de planning, ce qui reste une prouesse.

Une magnifique représentation des paysages de la Chine

J’avais promis d’éviter les redites par rapport au test de Shendream mais le jeu a tellement été critiqué à tort avant sa sortie qu’il faut le réécrire : Shenmue III dépeint magnifiquement les paysages pittoresques de la Chine des années 80 avec une couleur et des effets de lumière particulièrement réussis. Le design des environnements est une vraie réussite, que ce soit la Chine rurale du village de Bailu ou la ville portuaire de Niaowu. Ma première découverte du village de Bailu dans la démo de Shenmue III restera un moment fort, la sensation de découvrir enfin le lieu dont Shenhua m’avait parlé depuis tant d’années… La météo est aussi particulièrement bien rendue. Yu Suzuki avait beaucoup insisté sur la sensation d’humidité même si on aurait aimé que la pluie soit plus visible. L’expérience reste tout à fait réussie et n’a rien à envier aux autres mondes ouverts modernes. Enfin, encore plus que Shenmue I & II, les lieux ont une atmosphère bien différente entre le jour et la nuit.

On ressent également toute l’attention portée aux lieux intérieurs, fruit du travail de l’architecte d’intérieur Manabu Takimoto qui avait déjà œuvré sur les deux premiers Shenmue. Takimoto-san qui est finalement l’un des rares membres historiques présenté lors de la campagne Kickstarter à avoir réellement travaillé tout du long sur Shenmue III, contrairement à Tak Hirai (programmeur principal), Masahiro Yoshimoto (scénariste principal) et Ryuji Iuchi (l’un des compositeurs principaux) qui sont uniquement mentionnés dans le générique final comme des contributeurs au début du projet.

Sur la modélisation des personnages, lorsque l’on se souvient des premières images dévoilées lors de l’E3 2015, on ne peut qu’être impressionné du résultat final au regard du budget du jeu, notamment pour les personnages principaux même si j’ai personnellement fait mon deuil d’un retour aux designs d’origine de Ryo et de Shenhua version Dreamcast…

Pour les personnages secondaires, je dirais que le résultat obtenu est inégal, la faute à un choix de design discutable et parfois cartoonesque. Le personnage de Ge Longqi, le leader des Serpents rouges (je vous apprends certainement son nom, car il n’est mentionné nulle part, mis à part dans le générique !) bénéficie d’un design improbable et au final d’un manque de personnalité évident, loin du charisme de Terry dans Shenmue I et de Dou Niu dans Shenmue II. Il y a aussi ce choix curieux d’animation pour les PNJ qui ont tendance à passer le bras derrière la tête un peu trop souvent, un langage du corps pour signaler leur embarras qu’on retrouve aussi dans d’autres jeux japonais mais qui par sa fréquence trop élevée manque totalement de réalisme (une fois qu’on l’a remarqué, on ne voit que ça…).

La modélisation des personnages reste quand même une très bonne base pour la suite et qu’on espère voir peaufinée dans Shenmue IV, toujours grâce à l’expertise de studios extérieurs comme Lakshya Digital.

Techniquement, le jeu reste une bonne surprise. Il y a certes aussi des problèmes d’optimisation, notamment à Niaowu mais le jeu ne présente pas davantage de défauts et de bugs d’affichage que d’autres jeux de son époque (au hasard, je citerais Judgment, son aliasing et ses personnages qui « pop »).

Un système de jeu davantage addictif que Shenmue I & II

L’une des caractéristiques forte de Shenmue III est l’omniprésence de mini-jeux et leur intégration dans le déroulement de l’histoire. Si les entraînements étaient facultatifs dans Shenmue I et avaient disparu dans Shenmue II, ils sont devenus indispensables dans Shenmue III et c’est une bonne chose pour un jeu qui a pour thématique les arts martiaux. La mécanique principale du jeu qui consiste à gagner ou acheter des objets pour ensuite les échanger contre des manuscrits de technique et au final augmenter ses caractéristiques d’attaque est plutôt addictive. J’avoue ainsi avoir pris beaucoup plus de plaisir à collectionner les objets, les figurines et les manuscrits de technique dans Shenmue III, ne serait-ce parce que cela avait une vraie utilité dans la progression du joueur.

Je me suis surpris dans mon premier run à mettre en place une vraie routine dans le village de Bailu et à vivre mon expérience Shenmue tel que le voulait Yu Suzuki : après avoir été réveillé par Shenhua, direction le dojo pour un entraînement au combat, suivi d’un découpage de bûches auprès de Guanzhong Tao puis d’une séance de pêche. Avec l’argent accumulé, j’achetais des fruits et légumes (souvent de l’ail noir) pour toujours disposer d’un stock suffisant. Ensuite, j’avançais dans l’histoire, à petites doses. En fin de journée, lorsqu’il me restait du temps, je tentais ma chance aux distributeurs de gashapons.

Le système d’endurance ne m’a ainsi pas gêné dans ma progression car j’avais en permanence de quoi restaurer la vie de Ryo. Pour un joueur qui n’aurait pas eu cette patience, je comprends donc tout à fait la contrainte et la frustration que ce nouveau système peut engendrer. La décision de Deep Silver de ne pas envoyer de version presse avant la sortie du jeu aura obligé bon nombre de journalistes à rusher le jeu pour sortir leur test en temps et en heure et je ne peux pas croire que cela n’a pas eu d’impact sur leur avis. C’est surtout totalement paradoxal par rapport à la volonté de Yu Suzuki de faire de Shenmue III un jeu sur lequel il faut prendre son temps. Si un compromis doit être trouvé sur le système d’endurance pour Shenmue IV, je dirais qu’il faudrait que Ryo ne perde plus d’énergie en mode Free Quest et qu’il faudrait conserver la quête de nourriture uniquement pour restaurer son énergie en vue des combats.

Sur le système de combat justement, compte tenu du budget et de l’inexpérience de l’équipe sur l’utilisation de l’Unreal Engine 4, il était bien évidemment impossible de reproduire un système aussi abouti que le moteur de Virtua Fighter.

Le fait de pouvoir participer à de vrais tournois d’arts martiaux ajoute un vrai challenge à l’aventure, que ce soit dans les dojos du village du Bailu et de Niaowu ou à Rose Garden. C’est quelque part la Légende d’Akira qui commence à se réaliser avec Ryo qui bat chacun des disciples et gagne le respect du maître en laissant son nom sur les tablettes. Avec l’un des moments forts de Shenmue III, le sentiment de fierté ressenti par Ryo par rapport à son père disparu…

Si le système peut paraître au début simpliste, il gagne en profondeur et en plaisir de jeu au fur et à mesure que l’on débloque de nouveaux coups et qu’on commence à le maîtriser, notamment en utilisant l’esquive. Tactiquement, il est juste dommage que le système présente ses limites lorsqu’on se rend compte que l’utilisation répétée de coups comme l’assaut courbé nous facilite beaucoup trop la tâche, surtout en mode AT.

D’un point de vue purement technique, les animations manquent de fluidité et les coups manquent clairement d’impact. Il faut savoir que la quasi-totalité de la motion capture a été réalisée dans le studio tokyoïte de YS Net car l’externalisation dans un vrai studio en suivant toutes les étapes classiques aurait considérablement limité le nombre de mouvements qui auraient pu être réalisés. Pour autant, je reste impressionné par le nombre de coups différents qui ont pu faire l’objet d’une animation distincte (92 coups en tout).

De plus cette motion capture a commencé en début de développement, comme nous l’expliquait l’actualité Kickstarter n°54 du 29 mars 2016, c’est-à-dire lorsque l’équipe bénéficiait encore de peu de moyens.

Sur les projections absentes de Shenmue III, Yu Suzuki nous a donné l’explication : des capteurs « non-optiques » avec des accéléromètres et capteurs de gravité ont été utilisés et qui auraient pu se casser ou blesser l’acteur en cas de projection au sol.

Au regard de cette motion capture artisanale, le résultat final reste donc tout à fait acceptable et ne demandera qu’à être amélioré pour Shenmue IV. L’inspiration pourrait être trouvée du côté de Sleeping Dogs plutôt que Yazuka, notamment pour son système de lock avec la gâchette et de contres. La bonne nouvelle est que Yu Suzuki a d’ores-et-déjà annoncé le retour des projections dans Shenmue IV. On espère aussi qu’il pourra intégrer les interactions avec le décor comme il était prévu dans Shenmue III et dont nous avons seulement eu un aperçu dans le carré VIP. On aimerait voir également davantage de variations dans les entraînements, comme un mannequin de bois permettant de travailler le Wing Chun (également vu dans Sleeping Dogs).

Je ne crois pas qu’un retour du moteur de Virtua Fighter soit nécessaire et même possible, surtout qu’au même titre que l’utilisation des figurines SEGA, son utilisation demanderait une contrepartie financière pour des raisons de propriété intellectuelle (Cédric Biscay l’a récemment rappelé sur son live Facebook en mars). D’autres jeux de combat du marché (Tekken 7, Soul Calibur 6, Street Fighter V) utilisent également l’Unreal Engine 4, le moteur est donc capable de produire un bon jeu de baston. On imagine cependant mal Yu Suzuki allait demander des conseils sur la manière de développer un jeu de combat moderne à Katsuhiro Harada, le créateur de Tekken, même si les deux hommes se connaissent depuis le Toulouse Game Show de 2011. Il faudrait donc capitaliser sur le moteur mis en place pour Shenmue III afin de l’améliorer.

Sur les QTE, après réflexion, je me demande si Ys Net n’a pas augmenté volontairement leur difficulté pour une raison : afin que l’on ne passe pas à côté des scènes de « fail » parfois hilarantes ! Je regrette néanmoins la disparition des embranchements en cas d’échec, notamment dans les scènes de poursuite où une seule erreur est éliminatoire. Plus globalement, les QTE manquent de créativité dans le challenge proposé, à l’image des QTE juste avant de combattre Lan Di.

D’autres éléments de gameplay qui n’étaient pas prévus à l’origine ont été ajoutés par Yu Suzuki en cours de route et très certainement sur la demande insistante des fans. On pense notamment aux chariots élévateurs à Niaowu bien sûr. Si vous en avez la curiosité, relisez notamment les questions/réponses Reddit, Twitch et Twitter (1ère partie et 2ème partie) qui ont eu lieu au début de la campagne Kickstarter, vous remarquerez que Yu Suzuki a tenu à prendre en compte les idées des fans (se souvenir aussi du sondage sur les mini-jeux favoris du début de la campagne Kickstarter).

J’attendais également beaucoup du Rapport System, l’élément central de Shenmue III, le tout premier stretch goal lié au gameplay et qui régit les interactions entre Ryo et Shenhua. Au même titre que ma routine en cours de journée, une routine s’est rapidement installée lorsqu’il a fallu échanger chaque soir avec la jeune fille sur le déroulement de la journée afin d’apprendre à mieux se connaître. Les effets de ces conversations facultatives sont subtils. Au fur et à mesure des conversations et des jours qui s’égrènent, Shenhua se rapproche de Ryo lorsqu’elle le réveille le matin et sort de sa maison lorsqu’il part vers le village. J’ai beaucoup aimé ces moments passés dans la maison de Shenhua, portés par une musique fabuleuse.

Le système manque quand même d’une once de variété et de subtilité par rapport à ce qui se faisait déjà avec Shenmue II. Je repense notamment aux interactions avec Fangmei avec un système similaire de questions/réponses mais aussi aux sujets de conversations avec la même Shenhua dans le GD4 de Shenmue II qui étaient à mon sens davantage intéressants, notamment dans leur mise en scène (la discussion près du feu de camp est une bonne comparaison) et beaucoup plus naturels. Techniquement, cette innovation de gameplay n’est pas non plus aidée par les fondus noirs intempestifs entre chaque conversation ainsi que la mauvaise traduction française qui fait dire tout le temps « Salut Shenhua » à Ryo, ce qui casse l’immersion et le naturel des conversations. Je comprends tout à fait qu’un joueur qui découvre Shenmue ait pu rapidement décrocher, surtout que les conseils de Shenhua n’apportent pas d’avantages suffisamment déterminants pour aider le joueur dans sa quête.

Fort heureusement, le joueur averti reste néanmoins récompensé de sa patience par des révélations qui ravivent bien des théories. L’une des révélations les plus intéressantes sur le passé de Shenhua se trouve dans l’une des conversations du soir entre Ryo et Shenhua, juste après que Ryo ait récupéré la broche offerte par la doyenne Yeh lors d’une quête annexe. Shenhua explique qu’elle fait parfois des rêves très réels, où elle se trouve dans la ville où vivait l’Empereur, il y a très longtemps. Son père et sa mère sont face à elles et elle vient de naître. Comme si ça s’était passé hier… J’ai le sentiment parfois d’avoir déjà fêté une centaine d’anniversaire dit-elle. Une scène qui fait écho à la scène de flashback de la fin de Shenmue II. C’est ce genre de dialogue bien trop rare que j’attendais véritablement de ces conversations !

Pour en finir avec cette fonctionnalité, dommage qu’elle passe totalement à la trappe dans la ville de Niaowu, ce qui fait finalement dire que la présence de Shenhua n’était peut-être pas prévue dans cette partie de l’intrigue. Cela expliquerait qu’elle ne soit pas présente à la sortie du bateau lors du teaser de la Gamescom 2018, contrairement à la version finale (attention, cela reste une théorie).

J’ai beaucoup apprécié l’ajout de nombreuses quêtes secondaires, en plus grand nombre que dans Shenmue I & II et toujours avec cette volonté de Yu Suzuki de les intégrer dans l’univers du jeu, même si j’aurais aimé que les récompenses aillent au-delà d’un simple objet ou tee-shirt. J’aurais par exemple trouvé très pertinent que la quête annexe du sutra volé soit l’occasion d’approfondir la relation entre Ryo et Shiling (qui manque clairement de développement). Dans son déroulement, j’ai adoré entendre les histoires invraisemblables de M.Su, un très bon exemple de quête simple mais bien écrite, et surtout qui apporte une vraie personnalité au personnage et de vraies anecdotes sur le village de Bailu !

Ces quêtes présentent l’avantage d’être plus accessibles que les quêtes annexes de Shenmue II, bien que trop linéaires dans leur contenu. Mais comment en vouloir à Shenmue III alors qu’il s’agit d’un défaut partagé par beaucoup de jeux modernes (le fameux syndrome de la quête FedEx). Toujours est-il que dans Shenmue II, la quête de l’anniversaire de Fangmei était un modèle du genre, même si cette dernière fait partie des initiatives prises par l’équipe de développement (AM2 de CRI/SEGA) sans que leurs supérieurs ne soient au courant ! Yu Suzuki compte apporter davantage de profondeur à ces quêtes annexes lors du futur Shenmue IV et nous avons hâte de voir le résultat.

Saluons une prouesse qui à mon sens n’a pas été assez mise en avant parmi les qualités du jeu : il est possible d’interagir avec quasiment tous les PNJ du jeu qui font en plus l’objet d’un doublage intégral, en anglais et en japonais, ce qui n’est pas le cas de tous les jeux d’aujourd’hui (la série des Yakuza par exemple).

Le village de Bailu est ainsi l’occasion d’assister à des dialogues plutôt intéressants, comme Mao Yuefang qui ne manque pas de titiller Ryo sur sa relation avec Shenhua ou encore les discussions de comptoir avec Shiren à la nuit tombée. Lorsqu’on creuse un peu, on se rend compte que ces dialogues permettent d’en apprendre plus sur l’histoire du village et ses habitants. Au travers de dialogues trop rares, on retrouve un peu l’atmosphère du premier Shenmue.

Niaowu représente le voyage vers l’inconnu, à l’image de Hong Kong dans Shenmue II. C’est d’autant plus vrai pour Shenhua qui quitte son village pour la première fois. Sauf que Niaowu est dans Shenmue III le symbole de ce déséquilibre avec un monde trop grand et qui a malheureusement trop peu à raconter. La ville n’est composée que d’échoppes et de ruelles totalement dénuées de vie et surtout superficielles, à l’opposé de ce qu’étaient Wan Chai et la citadelle de Kowloon dans Shenmue II : des mondes étendus mais surtout vivants, réalistes et avec une vraie identité. De toute évidence, Ys Net n’a pas bénéficié d’assez de temps pour davantage rendre vivant Niaowu et optimiser techniquement l’affichage. C’est vraiment dommage car on ne peut être qu’impressionné par tout le travail et le niveau de détail réalisés dans la ville de Niaowu, à l’image de la quête des Choubu-chan qui est une idée géniale.

Les phases d’enquête manquent parfois de réalisme et de bon sens dans Shenmue III. Par exemple, lorsque Ryo doit rechercher des personnes âgées pour en savoir plus sur le Pont aux fleurs, la logique voudrait qu’au moins l’un des retraités du Nid de l’ermite puisse l’aider. Sauf que Ryo ne pense pas à leur poser la question lorsqu’il s’agit de leur parler ! Plus tard, lorsque Ryo doit obtenir 5000 yuans pour acheter le manuscrit de technique à Niaowu, trois personnages (Wen Junyong, Shenhua et la réceptionniste de l’hôtel) lui conseillent d’aller voir une voyante pour gagner à Fleur, Oiseau, Vent et Lune dans des dialogues qu’il est difficile de manquer. En terme de narration, c’est assez inhabituel pour un jeu Shenmue. Cela casse le réalisme puisqu’on fait comprendre au joueur que l’avenir de sa quête va se jouer sur les prédictions d’une voyante et un coup de dé, alors qu’il existe bien d’autres moyens de gagner de l’argent dans Shenmue III. De plus, sur la continuité du récit, on constatera que Shenhua déconseillait à Ryo de jouer aux jeux d’argent à Bailu et lui conseille désormais l’inverse !

Parlons de ce qui me tient particulièrement à cœur, la musique. Certains nouveaux morceaux sont tout simplement magnifiques, je ne résiste pas au plaisir de vous partager mon top 5. La musique choisie pour la scène d’introduction en particulier m’a personnellement transportée, en plus de l’émotion ressentie de retrouver Ryo et Shenhua dans la grotte ! Ma seule déception, c’est ce que j’appellerais la direction musicale, c’est-à-dire le choix et l’utilisation des musiques dans le jeu, avec la réutilisation de certaines musiques emblématiques de Shenmue I & II dans des contextes qui ne s’y prêtent pas, comme la musique des fléchettes de Shenmue I dans l’un des restaurants du village de Bailu ou le thème de Fangmei dans le centre d’échanges du marché Panda. C’est d’autant plus incompréhensible que Yu Suzuki avait révélé que plus de 800 morceaux différents avaient été composés pendant les 4 ans de développement du premier Shenmue, dont moins de 20% avaient été seulement utilisés dans Shenmue I & II ! Ce qui est ennuyeux, c’est qu’on a l’impression qu’un fan de la saga aurait très facilement pu pointer (et résoudre) ce problème de choix de musiques. Difficile une fois de plus de toucher aux deux premiers jeux mythiques.

Des mystères qui attendront Shenmue IV

Dans un jeu vidéo, comme dans un film, il faut bien distinguer l’histoire et la narration. L’histoire de Shenmue est écrite depuis longtemps. 11 chapitres ont été écrits qui constituent la base de l’histoire dans ses grandes lignes. Yu Suzuki se laisse ensuite la liberté d’utiliser tout ou une partie de ses chapitres dans ses jeux. Shenmue I et Shenmue II correspondent respectivement aux chapitres 1 et 2, Shenmue III contient une partie des chapitres 3, 4, 5 et 6.

L’histoire de Shenmue III consiste à retrouver Yunshen Yuan, le père de Shenhua. Ryo en apprend ainsi davantage sur le voyage de son père Iwao en Chine avec son partenaire d’entraînement qui se révèle être bien Zhao Sunming ainsi que la fabrication des miroirs.

Quelques mois avant la sortie de Shenmue III, Yu Suzuki nous avait appris que Shenmue III ne nous amènerait qu’à 40% de l’histoire de la saga, c’était déjà à l’époque une petite déception et il ne fallait donc pas s’attendre à une conclusion de l’histoire. Cependant, par rapport aux enjeux déjà connus à la fin de Shenmue II et surtout dans le contexte d’une suite que les fans attendaient depuis 18 ans, il était bien évident que les fans s’attendaient à ce qu’une partie des mystères introduits dans Shenmue I & II commencent à trouver des réponses. Nous n’étions pas les seuls à partager ce point de vue, y compris en interne. Durant le développement, Keiji Okayasu, l’autre directeur du jeu, a plusieurs fois gentiment réprimandé Yu Suzuki sur sa volonté d’introduire toujours plus de mystères sans jamais les résoudre ! (On dirait la série Lost…) Ce à quoi Yu Suzuki a répondu en plaisantant qu’il lui laissera le soin de les résoudre ensuite !

Si vous avez terminé Shenmue III, vous savez donc qu’il reste encore beaucoup de zones d’ombre et de mystères à résoudre :

  • Qu’est-ce qui s’est réellement passé entre Iwao Hazuki et Sunming Zhao puisque rien de leur voyage à Guilin ne laissait entendre une animosité entre eux ? Pourquoi Sunming a été tué et pourquoi est-ce Iwao qui est accusé ?
  • Que cache réellement le trésor des Miroirs, ce trésor destiné à faire revivre la dynastie Qing (selon Yuanda Zhu) et le monstre Chi You (selon Maître Chen) ?
  • Qui dirige les rennes des Chi You Men ? Pourquoi cette rivalité entre Niao Sun et Lan Di et pourquoi celle-ci veut prendre le contrôle des Chi You Men à Lan Di ? Alors que le big boss des Chi You Men est Tentei ? Que vont-ils faire des miroirs maintenant que les deux sont en leur possession ?
  • Quel est le mystérieux pouvoir de Shenhua ? Pourquoi se souvient-elle si précisément de ses descendants et a cette impression d’avoir vécu plusieurs centaines d’anniversaires ?
  • Pourquoi Yu Suzuki souhaite montrer quel genre de personne est Ren ? (trahison ou sacrifice en vue ?)
  • Comment Ryo va-t-il encore poursuivre son apprentissage ? Son voyage est encore long pour lui, sa dernière rencontre avec Lan Di montre que son désir de vengeance est toujours présent et qu’il n’est pas encore prêt à le battre. Il est encore en phase d’apprentissage et d’épreuves.

J’ose donc imaginer que l’histoire relativement légère de Shenmue III est un tremplin pour des moments d’anthologie dans les deux prochains Shenmue. Yu Suzuki nous avait réaffirmé en interview lors du MAGIC 2019 que son moment préféré de la saga sera probablement dans Shenmue IV ou V.

En complément, je vous invite d’ailleurs à lire le concept du voyage du héros qui décrit le voyage initiatique typique du héros que l’on peut trouver dans de nombreux récits et qui s’applique plutôt bien à l’histoire de Shenmue. Cela supposerait notamment que l’épreuve suprême de Ryo se trouverait ainsi dans Shenmue IV, avec la découverte du trésor gardé par une entité redoutable (Chi You). Lors de la GDC 2014, Yu Suzuki nous avait aussi montré les quatre grandes étapes de Virtua Fighter RPG, ce qui rejoint le fait que le récit est encore au stade du développement.

Une narration qui manque d’inspiration

Une grande histoire n’est rien sans une bonne narration. Dans Shenmue III, la structure narrative du jeu a malheureusement le défaut de se répéter entre le village de Bailu et la ville de Niaowu. Dans chaque lieu, après avoir retrouvé la trace du gang qui a kidnappé Yuan, Ryo affronte le chef du gang mais se fait mettre au tapis. Son salut vient de l’apprentissage d’un mouvement d’arts martiaux enseigné auprès d’un maître après un entraînement qui met à rude épreuve sa patience et allège son porte-monnaie. Ce coup lui permet ensuite de vaincre le chef du gang local.

Cela ne vous rappelle rien ? Dans Shenmue I et Shenmue II aussi, Ryo a dû faire face à des gangs et a appris auprès de grands maîtres en arts martiaux. Le parallèle est encore plus saisissant dans Shenmue II où la trame principale du jeu consiste aussi à retrouver également un homme, Yuanda Zhu, finalement sauvé en se débarrassant du chef du gang local des Yellow Heads (Dou Niu) grâce à la technique du contre-assaut courbé apprise plus tôt auprès de Xiuying Hong. La structure de l’histoire des deux premiers Shenmue n’était pas forcément davantage développée que celle de Shenmue III.

Ce qui fait (faisait) toute la richesse de l’histoire de la saga Shenmue, ce n’est (n’était) justement pas sa structure à proprement parler mais sa narration, l’apprentissage et le développement personnel de Ryo au fil de ses voyages et de ses rencontres.

Les histoires de Shenmue I & II sont davantage gravées dans l’esprit des joueurs du fait d’une meilleure narration et d’une écriture plus riche, notamment dans la profondeur des personnages et la cohérence de l’univers. Dans Shenmue III, Ryo rencontre au cours de son périple des grands maitres en arts martiaux, mais aucun des deux n’a le charisme ni le développement de Xiuying Hong dont l’histoire personnelle avec son frère Ziming a ému plus d’un joueur. Shenmue I et Shenmue II ont été avant tout de fabuleux voyages grâce aux personnes rencontrées par Ryo. Il y a eu certes des moments de dur labeur (le travail au port d’Amihama, la sortie des livres dans la cour du temple Man Mo, la quête des 500 dollars pour rencontrer Ren) mais ces moments-là s’inscrivaient parfaitement dans la trame narrative.

J’ai un vrai regret par rapport au personnage de Niao Sun que nous avions déjà vu dans Shenmue Premiere et dont le design a été modifié pour visiblement rendre plus crédible le twist scénaristique la concernant. Ce sont mes années à imaginer ce qu’aurait donné Shenmue III sur Dreamcast qui en ont pris un coup. Le twist scénaristique la concernant n’a que peu d’impact étant donné que le personnage de Li Feng et notamment sa fausse empathie auprès de Ryo et de Shenhua ne sont pas du tout développés mais uniquement suggérés (au travers des conversations avec Shenhua sur le balcon). De plus, le nom de Niao Sun n’est à aucun moment évoqué, pas plus que son rôle au sein des Chi You Men. Un fan averti savait au travers des interviews de Yu Suzuki qu’elle était l’un des quatre leaders des Chi You Men donc l’équivalent de Lan Di, mais comment un autre joueur pouvait comprendre ce que ça impliquait de lui donner le miroir du Phénix ?

D’après cet artwork aperçu sur une photo des bureaux de Ys Net, la galerie de personnages est suffisamment étendue pour nous promettre de futures belles rencontres dans Shenmue IV et j’espère réellement que l’écriture des personnages sera davantage travaillée.

L’image n’est pas disponible en meilleure qualité mais elle présente tous les personnages principaux de la saga Shenmue. De belles rencontres en perspective !

En termes de révélations, j’ai beaucoup aimé toutes les scènes sur le Pont aux Fleurs et l’origine de la fabrication des miroirs, avec des scènes de flashback bienvenues. A contrario, il est dommage que les conversations avec les maîtres Sun et Feng ne soient pas davantage développées, notamment sur les raisons du voyage d’Iwao et de Sunming Zhao dans le village de Bailu. Plus généralement, les aînés du village se souviennent très bien de la création des miroirs en 1910 mais pas du voyage de deux inconnus dans les années 1960 (donc il y a une quinzaine d’années par rapport à Shenmue III) alors même que le village n’accueille jamais d’étrangers ? De son côté, Ryo n’est pas davantage curieux. Lorsque le prêtre du temple Huaxiao à Niaowu reconnait que Ryo est un adepte d’arts martiaux qui vient du Japon, il lui donne un manuscrit de technique laissé autrefois par Iwao Hazuki lors de sa visite dans le même temple (ce qui est quand même un heureux hasard !). Ryo n’a alors aucune réaction et aucune question à lui poser et s’en va du temple. Frustrant, tout simplement.

Ce manque de développement sur le voyage d’Iwao en Chine est très troublant, surtout que Yu Suzuki avait aussi parlé à plusieurs reprises de scènes de flashbacks en touchant des objets et du développement de la relation père-fils. Dans la version finale, nous n’avons qu’une scène de flashback lorsque Ryo touche l’arbre Shenmue près de la maison de Feng, mais on pouvait en attendre davantage. Pour le joueur, il aurait été nettement plus marquant d’avoir de vrais flashbacks avec Iwao et Sunming Zhao jeunes que de simples évocations. Pour le coup, le budget n’est pas une excuse mais il s’agit bien d’un problème d’écriture du script. Si Ys Net savait que son nombre de scènes était limité alors il aurait fallu se concentrer sur les scènes essentielles pour l’intrigue. On en revient à l’inutilité des scènes avec le couple bourgeois de la ville de Niaowu déjà évoquée par Shendream…

Si j’ai beaucoup apprécié les nombreux moments passés avec Shenhua, il me reste paradoxalement moins de souvenirs avec elle que dans Shenmue II. Je repense à tous ces moments dans le GD4 de Shenmue II, le sauvetage du cerf, les courses-poursuites dans la forêt, le ramassage des herbes pour son père malade avec le faux bisou, la présentation de l’arbre Shenmue et de l’origine de son prénom, et j’en passe… Son sauvetage dans le Vieux château n’a rien non plus d’héroïque, car un peu trop vite expédié. Il souffre de la comparaison avec le sauvetage de Nozomi dans Shenmue I voire même de Joy avec Maître Baihu dans Shenmue II par exemple, car il n’y a ni enjeu ni urgence dans le script. Dans Shenmue I, Ryo n’hésitait pas à sortir en plein milieu de la nuit pour se rendre en moto dans le port d’Amihama afin de sauver Nozomi, ce qui était davantage cohérent. Dans Shenmue III, il se passe quand même deux nuits avant que Ryo ne vienne sauver Shenhua du Vieux château. Enfin puisqu’on parle d’enjeu, il faudra m’expliquer pourquoi Shenhua et Ryo ne profitent pas de leurs conversations quotidiennes pour réellement s’interroger sur le sens de la prophétie, plutôt que de jouer à Grimace-papier-ciseaux et pourquoi ils n’interrogent pas davantage son père au sujet de sa lettre à la fin du jeu !

Sur la fin du jeu justement, si nous savons que le village de Baisha n’est pas présent dans la version finale, il semble que même la zone du Vieux Château qui l’a remplacé devait être davantage développée. Regardez ce screenshot, extrait de l’artbook officiel de Shenmue III. Vous reconnaîtrez la partie du château où se trouve le marchand qui s’est fait dévalisé par les Serpents rouges mais avec davantage de vie que dans la version finale.

Sur la mise en scène, des scènes m’ont particulièrement marquées, soit pour leur direction artistique, soit pour leur portée scénaristique et symbolique. Voici mon top 6 :

  • La fameuse scène où Shenhua semble faire l’usage de mystérieux pouvoirs pour faire parler Yanlang, le chef des loubards dans le village de Bailu, qui nous renvoie directement à la vidéo de Project Berkley où elle se débarrassait de ses ennemis. À ce propos, Shenhua semble aussi fait preuve de son pouvoir de persuasion auprès de Ren dans l’hôtel de Niaowu. Peu de personnes peuvent se targuer de le faire taire et il semble que Shenhua ait réussi…
  • La scène du départ de Shenhua du village de Bailu, avec le fabuleux thème de Shenhua composé par Ryuji Iuchi. LA preuve qu’une musique bien choisie a un impact fort sur l’émotion ressentie par le joueur.
  • Le chant de Shenhua sur le balcon de l’hôtel de Niaowu. Je ne sais pas si c’était prévu dans le script d’origine mais c’était une idée soumise à Yu Suzuki par Shendream lors de notre interview au MAGIC 2016.
  • La détermination de Ryo à retrouver Shenhua suite à son enlèvement, toujours sur ce même balcon.
  • La montée des marches de Ryo dans le Vieux château. Le plan est excellent, la musique également, le regard de Ryo est l’un des plus déterminés du jeu et des plus réussis. Remplacez le chef des Serpents rouges par Niao Sun ou tout autre boss charismatique et la scène est parfaite.
  • La mise en scène de l’ultime combat contre Lan Di reste l’un des moments phares de la saga, que ce soit dans la configuration des lieux avec le château en feu, l’interaction entre Ryo et Ren avec ce dernier qui sauve Ryo en feignant de donner le miroir à Lan Di et surtout la musique qui reprend celle du départ de Lan Di en hélicoptère dans Shenmue II ! (note pour Ys Net : pour le futur combat final contre Lan Di dans Shenmue IV ou V,  ne pas spoiler la scène dans le trailer du jeu)

Les DLC

Avant de passer à la conclusion, évoquons les trois DLC sortis après la sortie du jeu.

Battle Rally fut une très bonne surprise avec un mixte de jeu de combat et de jeu de course plutôt fun et une chasse aux Bailu-chan amusante. C’est le DLC sur lequel j’ai passé le plus de temps car il était celui présentant le plus de challenge, notamment pour débloquer Chobu-chan dans le mode Battle Rally.

Dans le DLC Story Quest Pack, il s’agit de retrouver la trace de Zhang, l’homme le plus souvent kidnappé du monde.  Si le pitch de départ est prometteur et évoque des Chi You Men qui se trouvent à Niaowu, dans les faits il est dommage qu’il n’apporte aucune révélation venant compléter le scénario principal.

Le DLC Big Merry Cruise propose une sortie de casino sur un bateau de croisière, l’occasion de pouvoir encore jouer aux mini-jeux et résoudre deux quêtes annexes. Mention spéciale à celle qui consiste à retrouver le sale gosse, particulièrement amusante. À ce propos, on avait cru à un moment donné que le fameux chapitre 2 entre Shenmue I & II correspondait à ce DLC mais il n’en est rien et il faut croire que ce sera repoussé à plus tard.

Et maintenant : let’s get Shenmue IV

Aujourd’hui, plusieurs mois après avoir terminé le jeu, je peux dire que Shenmue III est un jeu sur lequel j’ai passé un bon moment en tant que divertissement mais il y manque très certainement qui a fait de Shenmue I & II de vrais chefs-d’œuvre, une synergie entre une technique impeccable et une narration qui nous touche en tant que joueur.  Il m’a surpris dans sa nouvelle mécanique de gameplay à base d’échange, sa direction artistique et la poésie qui s’en dégage. Il m’a déçu dans la faiblesse de son écriture, ce qui ne m’a pas permis de vibrer tout au long de l’histoire et de m’attacher à ses nouveaux personnages. J’ai surtout l’impression que ce qui faisait la richesse de l’univers de Shenmue en termes de références culturelles, philosophiques et historiques a aussi disparu.

Quelques mois avant la sortie du jeu, Yu Suzuki avait mis en avant que Shenmue III serait avant tout une expérience intéressante à vivre et propre à chaque joueur, plutôt qu’une bonne histoire. C’est exactement mon sentiment aujourd’hui, Shenmue III fut un beau voyage dans le plaisir de jouer mais sa narration n’en fait pas un voyage inoubliable. Il y a eu une contrainte forte de budget certes, mais aussi sûrement une incompréhension dans l’affectation des ressources : il semble que Yu Suzuki a surdéveloppé Niaowu pour répondre aux demandes des fans qui ne jurent que par un vaste monde urbain, les mini jeux, les jeux d’arcade et les chariots élévateurs alors que les fans attendaient surtout la suite de l’histoire.

Pour Shenmue IV, il faudra absolument un meilleur équilibre entre l’histoire et le gameplay, surtout s’il mettra en scène le point culminant de l’histoire. Au même titre que de nombreux fans, j’ai envie de croire que ce Shenmue III est un tremplin idéal pour le futur Shenmue IV. Même si tout le génie de Yu Suzuki repose sur sa capacité à toujours innover et qu’il est libre de faire le jeu tel qu’il l’entend, pour Shenmue IV j’aimerais aussi un jeu qui reprenne les bases des deux premiers Shenmue mais sans aller dans l’obsession qui consisterait à vouloir à tout prix tout reprendre, quitte également à faire quelques concessions sur la mise en scène pour quelque chose de plus épuré, en sacrifiant en partie le concept de monde ouvert voire même le doublage intégral de l’ensemble des PNJ.

C’est sans doute le meilleur moyen d’assurer un avenir à la saga Shenmue (pour Shenmue IV et Shenmue V) car le temps et l’argent ne permettront sans doute pas d’innover. Ys Net pourrait s’inspirer de ce qu’a pu faire Asobo Studio sur A Plague Tale: Innocence qui est certes un jeu beaucoup plus linéaire mais qui m’a procuré davantage d’émotions, notamment grâce à une écriture des personnages plus développée et surtout une meilleure narration avec de vrais enjeux dans l’histoire.

Yu Suzuki pense qu’il y aura une opportunité de faire Shenmue IV. De plus, Shenmue III s’en est bien sorti financièrement pour un produit de cœur de niche d’après le PDG d’Embracer (la maison-mère de Koch Media dont fait partie Deep Silver).

Shenmue IV n’est cependant pas encore confirmé. Si nous voulons pouvoir y jouer un jour, il est indispensable que les fans de Shenmue continuent de se faire entendre. Rien que le fait d’écrire et d’évoquer Shenmue IV constitue une première victoire.

L’histoire continue…

N’oubliez pas de montrer votre soutien en tweetant #LetsGetShenmue4 tous les 4 du mois, lors du nouveau Shenmue Tweetathon.

Fanart par Shenmue Forever

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hasardestin
Invité
hasardestin

Parler de Shenmue IV et V alors que le 3 a fait un joli « pétard mouillé », une grosse déception (hormis les musiques) et que le kickstater a été une vraie arnaque!!!…. Ils auraient pas du faire tout ce foin, en restant à 2 épisodes : tant pis comme d’autre séries tv qui se sont achevées sans réelle conclusion.

Doppelschlacht
Invité
Doppelschlacht

Shenmue 4 se vendra moins bien, c’est une certitude, que Shenmue 3. Tout comme Shenmue 2 s’est moins bien écoulé que Shenmue 1. Je pense que l’introduction du système d’endurance est une bonne chose car il participe au réalisme de Shenmue, sa raison d’être. Cependant, introduire une boisson restauratrice d’énergie en plein combat est d’un ridicule absolu et anti-shenmuesque. Yu Suzuki s’est vraiment laissé influencer ici par l’industrie du jeu-video. Se restaurer principalement avec de l’ail pur, pris en tant que tel, est aussi un non sens shenmuesque. On est loin du bento de midi au harbor dans Shenmue 1.… Lire la suite »

kimitachi
Invité
kimitachi

concernant les vente de shenmue 1 et 2 , ça reste tout de meme un autre context shenmue 2 s’est moins vendu car la ps2 etait deja sortie et sega etait dailleur deja sur ps2 avec son virtua fighter 4 sans compter le fait que shenmue 2 sur dreamcast n’est sorti qu’en europe et au japon ( au usa il fallait attendre la version xbox ) alors qu’au moment de la sortie du premier shenmue , la dreamcast n’avais pas de concurence a part l’ombre de la ps2 qui planait sur elle on ne peut pas analyser les futurs ventes… Lire la suite »

DaFunkYSouL
Invité
DaFunkYSouL

Excellente analyse. Tu as réussi à écrire tout ce que je pense du jeu et que je peinais à exprimer. Traduis là en anglais ou japonais et envoie la à Yu Suzuki, c’est indispensable pour recentrer le développement de Shenmue 4 sur l’essentiel de ce que l’on attend. Plutôt que de la profondeur de map, j’attends davantage de profondeur d’immersion, donc dans l’histoire des lieux et personnages, les enquêtes et mystères, et bien sûr la narration. Maître Yu a récemment dit que pour avoir le niveau de polish du Shenmue 1 dans le 3 il aurait fallu le limiter à… Lire la suite »

WarehouseNumber8
Invité
WarehouseNumber8

Excellent test, super intéressant (notamment le village Baisha). Et ça fait plaisir cet optimisme sur les futurs Shenmue, c’est ce qui m’avais dérangé dans le 1er test, cette conclusion que tout ce qui allait suivre ne serait jamais à la hauteur. Sinon perso j’ai adoré Shenmue 3, après je l’ai fait en tant que fan de Shenmue qui ne se rappelait plus vraiment pourquoi il était fan! Shenmue j’avais découvert ça il y a 10 ans, pas à sa sortie donc mais ça date quand même! Pour moi on peut dire que ça a été une re-découverte de la série,… Lire la suite »

Ric
Invité

Bonjour, très bon article, bien construit, j’attendais depuis le début l’utilisation des projections, les entraînements à la IP Man sur les mannequins en bois, les enchaînements du style VM comme dans les 2 premiers opus, des QTE qui se respectent, une narration à la hauteur de l’enjeu,etc… la liste serait longue. Dès qu’il sera en passe d’être officialisé, je pense que le 4 (ou IV) devrait représenter l’aboutissement que nous attendons depuis longtemps, Mr Yu Suzuki n’aurait-il pas précisé que son moment préféré se situerait à ce tournant de l’histoire ? Avec tout le buzz autour de la PS5 et… Lire la suite »

Spycal
Invité
Spycal

Je félicite Trent pour avoir réalisé un test sans avoir perdu le cap de objectivité ce qui n’est pas une mince affaire quand on est un grand fan. Je me retrouve également dans ce qui exprimé et ressens la même chose. J’ai apprécié l’aventure mais n’est pas vibré pour Shenmue 3. Pourtant, je l’ai attendu, rêvé et supporté comme beaucoup. Beaucoup trop d’incohérences m’ont dérangé (Ryo qui ne fait pas le poids face à des petites frappes alors qu’ à la fin de Shenmue 2, il parvient à un niveau de maîtrise des arts martiaux très élevé ou encore ce… Lire la suite »

Luc
Invité
Luc

Désolé de poser la question ici mais je me demande: est-ce qu’il n’y a que moi qui n’ai pas encore reçu l’artwork signé par Yu Suzuki de l’édition collector signée de kickstarter?