Les arts martiaux dans Shenmue

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Ce dossier a été rédigé au début des années 2000 par Véronique une fan de Shenmue.

Bonjour, je suis une fidèle mais modeste fan de Shenmue. Je suis naturellement venue à ces jeux, grâce à ma passion pour les arts martiaux chinois que je pratique depuis une dizaine d’années et que j’enseigne depuis 3 ans. Trouver un jeu, ayant pour thème les arts martiaux traditionnels sans tomber dans le type Virtua Fighter boum boum, était une bonne chose. Des graphismes somptueux au service d’une aventure et d’un scénario exaltants. Du combat, juste ce qu’il faut.

Ryo, un jeune japonais, doit partir à Hongkong, encore sous contrôle britannique en 1986, mais incontestablement de culture chinoise pour y pourchasser le tueur de son père. La vengeance ronge son cœur jeune et fougueux. Après la technique et la force du Karaté et du Jujitsu enseigné par son père, Ryo devra compter avec la Sagesse des anciens Maîtres pour contrôler ses émotions, et ainsi apprendre les principales qualités qui font un Grand Maître.

Je préfère parler seulement de ce que je connais, ainsi j’envisagerai dans ce texte une approche simpliste, et surtout pas exhaustive des arts martiaux chinois, et de la culture Taoïste qui gravite obligatoirement autour, Xiuying, nous l’enseigne d’ailleurs très bien. Les arts martiaux japonais quant à eux, ne seront que faiblement commentés, puisque je n’en possède pas les compétences.

Une des premières rencontres intéressantes que fait Ryo, est sans conteste quand il se rend dans le Lotus Park pour y rencontrer Jianmin. Là, d’après sa réaction, il se trouve pour la première fois devant un pratiquant de Tai Ji Quan (Taichi Chuan), et semble étonné. Jianmin est en train d’exécuter la première partie de la forme simplifiée de Pékin en 24 mouvements de style Yang. Le style Yang de Taiji, inventé par le Maître Yang Luchan perd beaucoup de sa nature guerrière pour trouver ici, des applications beaucoup plus thérapeutiques. La forme 24 de Pékin est extrêmement simplifiée, à l’usage des vieillards, et/ou des enfants. Cette forme s’est malheureusement (trop ?) répandue au détriment de la forme complète en 108 mouvements, plus jolie, plus efficace au niveau des applications martiales, plus efficace aussi au niveau thérapeutique, et surtout « originelle ». La forme 24 fût très demandée, parce que plus simple, et donc les élèves pouvaient l’apprendre facilement et rapidement, ce qui leur donnait l’impression (mais l’impression seulement) de devenir bon en Taiji en quelques semaines. Ceci est bien sûr faux. Ryo pense d’ailleurs en voyant ce vieillard apparemment frêle et sans défense que le Taiji n’est qu’un art de santé, c’est tout. Mais comme l’affirme à juste titre Jianmin ce n’est pas parce que l’on travaille dans la douceur qu’il n’y a pas de puissance, ni ne force. Justement, c’est grâce au relâchement complet du corps que l’énergie interne (le Qi, le Chi en français) va pouvoir opérer dans une frappe puissante, tel qu’en utilisant le mouvement « Iron Palm ». Ce mouvement n’est autre qu’un « Fa Jin », une sortie de force. Lorsque Jianmin affronte Ryo dans un combat amical, il laisse tomber quelque peu son style Yang, pour utiliser cette fois ci le style C’hen, plus rapide, plus guerrier. C’est de ce style que Yang Luchan est parti pour créer le style Yang. Les techniques de combats en Taiji sont identiques, quel que soit le style. Les applications martiales, dérivées de la forme (simplifiée 24 ou originelle 108) sont, à vitesse normale très puissantes, efficaces. Comme Ryo l’a constaté, il est dangereux de sous estimer un Maître en Taiji. De plus, la plupart des Maîtres de Taiji étaient, avant, des professeurs de Kung Fu. C’est avec l’âge, et surtout la maturité d’esprit, que l’individu arrive à se poser des questions sur lui même pour finalement, en arriver à une pratique martiale interne. Le Tai ji Quan (Boxe de l’ombre) n’est pas la seule discipline martiale interne, il en existe d’autres, qui ont plus ou moins les mêmes principes, mais dont les attaques sont différentes. Nous ne citerons pour simplifier que quelques arts martiaux : Le Bagua Zhang (Paume des 8 trigrammes), le Da Cheng Quan (Boxe de la grande réussite), ou encore le Xing Yi Quan (Boxe d’union de la forme et de l’intention).

Comme le dit si bien Jianmin à l’occasion de la révélation du 1er Wude, il convient de travailler, de s’entraîner quotidiennement, sans aucune négligence. Cette phrase est encore plus importante dans l’étude d’une boxe interne que dans l’étude d’une boxe externe comme le Kung Fu ou le Karaté.

Ryo commence alors à comprendre le potentiel des arts internes. Ce sentiment va être encore renforcé grâce à la rencontre avec la vieille Guixiang. Celle ci est a deux doigts d’être expulsée de son appartement, et résiste face à une bande de jeunes gens qui lui demandent avec beaucoup d’insistance de bien vouloir débarrasser le plancher. Ryo se rend compte qu’elle pratique, elle aussi un style C’hen de Taiji, lui aussi très destructeur, et beaucoup plus ancien que le style Yang.

Mais, comment se fait il que des personnes aussi âgées puissent obtenir de bons résultats en combat ? Quel est le secret du Taiji ? Ne voit on pas cela uniquement dans les films asiatiques made in Hong Kong, dans les jeux vidéos ?

Il s’agit là encore d’une des forces, d’un des avantages du Taiji Quan. Le Taiji n’a pas pour base la force physique, mais la force vitale interne. Cette énergie que chaque être humain possède. Cette énergie que les acupuncteurs utilisent pour soigner. Cette énergie (le Qi), très puissante, transformée en Jin, par des techniques très précises va être envoyée contre un adversaire via les paumes des mains par exemple (Iron Palm pour Ryo). Toute contraction musculaire aurait pour effet de bloquer immédiatement le Qi et rendrait la technique totalement inefficace. Un tel manque de maîtrise de la part d’un pratiquant avancé ne mérite pas notre estime.

Le Taiji demande une parfaite tranquillité. Un corps souple. L’esprit doit être le plus calme possible et alors, aucun combattant n’en viendra à bout. Les techniques de l’Ecole externe de boxe donnent beaucoup d’importance aux sauts. On y épuise le souffle et la force musculaire. C’est pourquoi, après s’être exercé, le boxeur de cette Ecole est toujours haletant. Le Taiji Quan au contraire dirige le mouvement par la tranquillité, et bien que le corps bouge, celle-ci n’est pas perturbée. C’est pourquoi, plus l’exécution de l’enchaînement est lente, plus les bénéfices sont importants. La lenteur permet d’approndir et d’allonger la respiration. Ainsi le souffle peut se concentrer au point Dan Tian et l’on a pas les artères battantes. Les adeptes doivent conformer leur pratique à ce principe et se concentrer sur sa signification. Pour information, le point DanTian est un des réservoirs d’énergie, situé trois doigts sous le nombril.

Voilà la raison qui autorise les pratiquants à faire du Taiji jusqu’à un âge avancé. Je donne des cours deux fois par semaine dans une maison de retraite. Il est évident que l’aspect combat n’est pas introduit, mais seulement l’aspect thérapeutique de l’art. Le plus vieux de mes élèves à 81 ans, et pratique… assis. Difficile de faire la même chose avec du Kung Fu Shaolin Quan.

Mais pourquoi Jianmin dit à Ryo en lui enseignant une posture de Taiji, qu’il lui faut plus de Kung Fu, alors qu’il est en train de lui enseigner le Taiji ? ?

En Chine, le terme Kung Fu ne veut pas dire la même chose qu’en Occident. Là bas, on parle de Kung Fu, non pas pour désigner un art martial, mais pour parler des arts martiaux en général. C’est pourquoi, en disant cela, Jianmin veut dire à Ryo, qu’il lui faut toujours et plus d’entraînement.

En ce qui concerne le Kung Fu, le chinois parlera directement du style qu’il pratique : Shaolin Quan, Hung Gar, WinChun, style du Tigre, Baji Quan, Pigua Quan…

L’aventure et les découvertes de Ryo, ne s’arrêtent pas là.

Il va rencontrer un jeune Maître : Hong Xiuying (en Chine, le nom, vient toujours avant le prénom). Cette femme pratique un Kung Fu très puissant. Le style est plutôt du sud. Usage des positions basses, utilisation des mains et des bras. Contrairement au styles du nord qui privilégient les jambes et les sauts. Xiuying ne pratique pas suffisamment devant Ryo pour que l’on puisse déterminer sûrement son style de prédilection. A la fin du GD2, elle enseigne le Counter Elbow Assault. Il s’agi ici d’un coup de coude porté après un déplacement style de l’ours. Il s’agi là, et elle le dit d’ailleurs, du style Baji Quan. Le Baji Quan est d’origine du sud, plus particulièrement si je me souviens bien, de la province du Heibei. Baji Quan signifie : Boxe des 8 extrêmes. C’est un style très puissant, et très rare, qui privilégie les combat au corps à corps. Trouver un professeur en France est chose quasi impossible. L’apparence externe du style à l’air simple, mais en réalité, ce style externe utilise bel et bien des principes internes empruntés au Taiji. Le corps va se comporter comme celui d’un ours, en utilisant par exemple des pas lourds longs, et puissants. Pendant le combat, le pratiquant qui utilise ce style, va approcher son partenaire d’une grande distance, pour arriver au corps à corps et cela à grande vitesse. Pendant le déplacement, les 8 positions du corps vont constamment être en mouvements tournoyant, ce qui apporte puissance et rapidité aux coups portés. Il s’agit d’un des styles les plus efficaces parmi les 400 styles du Kung Fu. C’est d’ailleurs pour cette raison que les gardes impériaux de l’empereur Qing étaient devenus des experts de ce style, aujourd’hui bien peu enseigné en dehors de Chine.

Pour Xiuying, l’importance des arts martiaux réside dans une certaine force musculaire bien sûr, puisqu’il s’agit d’un style externe, mais aussi, dans des principes internes, propres au Taiji. Lorsqu’elle démontre l’efficacité de son art à Ryo, elle le touche 3 fois sur des points vitaux (Yintang, Yifeng, Haidixue). Il s’agit là encore d’une grande maîtrise des fondements de la médecine Chinoise. Si un jour vous étudiez le Taiji avec un professeur qualifié, au bout de quelques mois, vous commencerez à comprendre les bases de la médecine chinoise. Connaître les points forts du corps humain, ainsi que les points faibles pour pouvoir les attaquer est très important.

Eileen pratique elle aussi le Kung Fu, mais dans un style différent. Elle pratique le style Pigua Quan. Elle a dû l’apprendre au Man Mo Temple. En effet ce style n’est réellement efficace qu’en présence des connaissances du style Baji Quan. D’ailleurs un proverbe chinois dit : « Le Baji Quan associé au Pigua Quan effraie les Immortels et les Diables, le Pigua Quan associé au Baji Quan devance les héros ! ». C’est tout dire.

Pour terminer, ne pensez pas que le Taiji est un art pépère ne pouvant rivaliser avec un art externe comme le Kung fu, le Karaté, ou la boxe Thaï. Et bien si ! Mon professeur est quatre fois champion international en Taiji, après avoir été un des piliers de l’équipe de France de Karaté. Il est aussi diplômé de Boxe Américaine. Aujourd’hui, il ne pratique quasiment plus que le Taiji. Si vous le pouvez, demandez un jour à un professeur de vous faire une démonstration de combat Sanshu Yang Shaohou. Vous risquez d’être très surpris par la violence dégagée par un tel combat. Violence souvent supérieure à un combat de Kung Fu – Règles de Sanda.

J’ai longtemps pratiqué le Kung Fu, style Shaolin Quan. Je l’ai enseigné aussi deux ans. Pour finalement abandonner, et me consacrer entièrement au Taiji, pour la raison suivante : J’ai retrouvé toutes les émotions, toutes les sensations du Kung Fu, en y ajoutant des principes internes, des principes de médecine chinoises.

J’enseigne le Taiji depuis trois ans dans la banlieue de Bordeaux.

Véronique